C’est
sur les bords de Marne, par un jour encore ensoleillé de
Novembre 2004, que David Herschel et Eyal Naïm se sont
rencontrés pour une conversation biographique et
bucolique…
Eyal Naïm : David, dès
que l’on aborde tes chansons, se pose une question
d’étiquetage. Certaines sont résolument
rock , d’autres s’inscrivent davantage
dans la tradition de la chanson française.
David Herschel : Oui, mais une chanson
pop. Bien que la chanson française ancienne,
telle que pouvaient la concevoir Trénet, Ulmer
ou Claveaux, me charme et m’émerveille,
je me sens plus directement redevable à Gainsbourg,
Françoise Hardy, Chamfort, Sheller, Daho, à
ceux qui ont subtilement associé l’énergie
de la pop anglo-saxonne à la poésie propre
à la langue française. Cela dit, du strict
point de vue des textes, l’ancienne tradition
a peut-être imposé sa griffe sur mon écriture,
car j’aime
raconter une histoire, et
de plus en plus.
E.N. : Peux-tu justement raconter
l’histoire de ta musique ?
D.H. : J’ai pris des leçons
de piano classique depuis l’âge de sept
ans. Dès ce moment, j’ai commencé à composer
de petits préludes instrumentaux ; plus tard,
avec mon frère Paul-Elie, j’ai écrit
quantité de chansons. Nous les organisions déjà en
albums imaginaires de dix ou douze titres, où se
mêlait l’anglais au français. Nous étions
vraiment très fans des Beatles, en particulier
du génie mélodique de Mc Cartney. Parmi
nos artistes de prédilection, il y avait aussi
Kate Bush, Pretenders, et des groupes de ska tels Madness
ou les Specials. Par la suite, j’ai continué d’écrire
principalement seul, mais c’est encore avec Paul-Elie
que j’enregistrais mes chansons, dans un home-studio
aménagé au dernier étage de notre
maison, à Villemomble.
E.N : A quand remontent tes premiers
concerts ?
D.H. : A dix-huit ans, j’ai fondé
un groupe de rock d’expression anglaise,
Just
Married, avec le bassiste Quentin Delobelle, dit
Tintin le Lapin, le guitariste Yves Kennel et le batteur
Fabrice Prévôt. Le premier concert remonte
à avril 86. Mais le groupe a connu plusieurs
recompositions, si bien que seul Quentin est resté
à mes côtés jusqu’à
notre dernier concert, en 1997, dans la salle parisienne
Oh 20ème! Sous le nom de
the Moulinsarts,
nous avons enregistré en 1987 une maquette de
huit titres en studio. Ce mini-album a attiré
l’attention de Bernard de Choisy, directeur artistique
de Vogue. Il s’apprêtait à quitter
le label pour fonder sa propre maison de production,
Eleuthera, et a décidé de produire notre
groupe, rebaptisé, sous l’effet conjugué
du psychédélisme ambiant et de l’autodérision,
Cha Cha Fantastica. Le résultat de cette collaboration
a été, en 1989, la parution chez EMI d’un
45 tours intitulé
Top Secret, une sorte
de ska au parfum slave. Les arrangements, cependant,
étaient l’œuvre du producteur, ainsi
que les paroles françaises.
E.N. : Quel a été le
destin de ce disque ?
D.H. : Il est resté
top
secret! La chanson n’a connu qu’une
sortie promotionnelle et non commerciale. Les moyens
de cette promotion étaient en eux-mêmes
assez limités ; mais surtout, un changement
de direction est survenu à la tête
d’EMI,
qui a gelé la distribution des nouveaux projets
dont nous faisions partie. Cette mésaventure,
alliée au fait que je supportais mal de voir
mes morceaux récrits et réarrangés,
a entraîné notre départ d’
Eleuthera, malgré les réels efforts de
Bernard de Choisy en notre faveur. Parallèlement,
j’étudiais le droit, puis la musicologie.
Je continuais de composer, de faire des concerts
et des maquettes avec Quentin et Paul, ainsi qu’avec
le saxophoniste Jean-Marc Tavot, le batteur Thierry Alanche, et
une bonne équipe de musiciens de jazz, qui nous avaient rejoints, dont
le regretté Laurent Jousseaume à la batterie. Cela
dit, le contexte français n’était
pas particulièrement favorable : nous étions
attirés par Costello, les Nits, Colourfield,
une musique très raffinée ; bon nombre
de directeurs artistiques cherchaient des
coups,
destinés à être oubliés
immédiatement
les bénéfices encaissés. Un jour,
l’un d’eux nous a carrément dit
qu’il
recherchait des produits, et non des artistes. On ne
peut pas rêver mieux, comme direction
artistique
! D’autre part, de mon côté, je
me sentais de plus en plus happé par la musique
classique.
E.N. : Tout cela t’a conduit à abandonner
la pop pendant un temps ?
D.H. : Jamais entièrement,
parce que j’ai toujours cru avoir quelque chose à dire
en musique. J’ai gardé dans un coin de
ma tête l’ambition de faire un jour connaître
mes chansons. En attendant, je me suis occupé de
radio, et en particulier de musique contemporaine.
Cela m’a permis de rencontrer des artistes passionnants,
d’une grande modestie et d’une grande richesse
humaine. Je reviens donc à la pop avec d’autant
plus de plaisir que mon oreille s’est enrichie
de sonorités nouvelles.
E.N. : Cet intérêt n’apparaît
pas du tout dans les chansons que j’ai pu entendre.
D.H. : C’est vrai, à l’exception
d’un clin d’œil à la musique
électroacoustique dans le collage central de
Ciseaux et Colle.
E.N. : Les deux albums que tu viens
d’enregistrer sont une forme d’accomplissement,
disons même de libération !
D.H. : Oui, c’est le mot. Depuis
1999, j’avais écrit un certain nombre
de chansons françaises dans lesquelles il
me semble avoir progressé dans le sens de
l’intensité
d’expression et de sentiment ; ce ne sont plus
seulement des chansons accrocheuses, riches en mots
d’esprit comme celles que l’écoute
d’un Gainsbourg m’inspirait. Il me semble
qu’elles sont beaucoup plus profondes que
celles de ma production précédente.
En 2002, je me suis installé en Israël,
et ce tournant important a fait renaître
en moi le désir
d’enregistrer, de tourner, en évitant
les pièges que j’avais connus autrefois.
En particulier, j’ai tenu à être
entièrement
indépendant dans la définition artistique
du projet. J’ai souhaité d’abord
élaborer un répertoire en hébreu,
afin de me rapprocher du public de mon pays d’adoption.
Avec le concours d’amis paroliers israéliens,
je suis parvenu à mettre au point les onze
morceaux qui figurent sur l’album
Hagan
Hapnimi (le Jardin intérieur).
Au cours du travail en studio, je me suis dit
qu’il serait
d’autre part dommage de ne pas enregistrer enfin
quelques-unes de mes chansons françaises,
dont j’imaginais depuis toujours l’instrumentation
mais que, somme toute, je n’avais jamais entendues
qu’au piano. J’ai donc décidé
d’enregistrer aussi un album français.
Voilà l’origine de
Bonheur
Pop, qui contient douze des chansons écrites
entre 1997 et 2003.
E.N. : Tu as procédé sans
maison de disque, ni éditeur, ni agence ?
D.H. : Oui, c’est, disons, de
l’auto-production de luxe ! Ces vingt-trois
titres sont enregistrés et mixés dans
deux des meilleurs studios israéliens, D.B.
et Parking, avec d’excellents instrumentistes
de Tel-Aviv et de Jérusalem. D’autre
part, l’aspect
visuel, auquel j’attache une grande importance,
est exécuté par le dessinateur Yasunori
Inukai à Paris, qui est également le
concepteur graphique du site Web. Dans la mesure
où les
textes de ces morceaux importent autant que la musique,
j’ai souhaité introduire dans le livret
de l’album hébreu les traductions
française
et anglaise des chansons, et, pour l’album français,
une traduction anglaise. La recherche d’une
maison de disque commence maintenant, même
s’il
est déjà possible de
commander ces albums par le biais de ce site. Quel qu’en
soit le succès à venir, je ressens
en effet ces deux disques comme la libération
d’une
énergie créatrice un peu trop longtemps
bridée. Depuis, j’ai continué de
composer, en particulier une série de morceaux
écrits pour une voix féminine, celle
de Maud Papiernik, laquelle apparaît aussi dans
Bonheur
Pop comme choriste.
E.N. : Il y a une nette différence
d’ambiance entre les deux albums. Est-ce dû à la
différence de langue ?
D.H. : Il ne m’est pas naturel
d’imaginer une musique très rock en français,
bien qu’il en existe des exemples remarquables
; c’est pour moi une langue qui se prête
davantage à la ballade, à la soul, aux
rythmes brésiliens, à une certaine douceur
pop. L’hébreu, plus âpre, plus salé,
se prête magnifiquement à un climat rock,
et même à une certaine extravagance lyrique.
C’est ce qui explique les références
très nettes au hard-rock des année 70
dans certains morceaux comme la chanson-titre ou
Riqdi.
Cela dit, j’aimerais, dans un proche avenir, travailler
précisément l’écriture rock
en français, en raison peut-être de la
difficulté, donc du défi que cela représente
pour moi, et aussi de l’intérêt que
pourraient avoir de tels morceaux sur scène…
E.N. : Il ne manque plus qu’un
album anglais !
D.H. : J’espère vraiment
que cela viendra aussi, car c’est une langue que
j’éprouve énormément de plaisir
à chanter. C’est tout de même
la
langue du rock.
E.N. : Merci, David.
D.H. : De rien, Eyal, à vous
Cognac-Jay.